Chronique "International" Syrie : la dernière carte de Bachar Al-assad

Publié le par metoukec.over-blog.com

 

 

"Nous n'avons jamais vu une telle horreur", écrivait récemment l'ONG Human Rights Watch. Mais les Syriens continuent à descendre dans la rue. Ils veulent changer de régime. La répression ne les arrête pas : elle nourrit leur rébellion. De toutes les révoltes de ce "printemps arabe", celle-là est la plus férocement réprimée. Pourtant, les réactions suscitées restent en deçà de ce qu'on a observé en Tunisie, en Egypte et plus encore en Libye. Les Etats-Unis et l'Union européenne ont pris des sanctions. Aux Nations unies, cependant, la Chine et la Russie font barrage : pas touche à Damas ! Il y a une manière d'attentisme devant la tragédie syrienne. C'est que l'enjeu est énorme. Il ne s'agit pas seulement de l'avenir d'une dictature arabe parmi d'autres. Pour des raisons complexes tenant à la fois à l'imbroglio des communautés syriennes et aux alliances régionales - accrochez-vous ! -, une partie de l'avenir de la région se joue en Syrie. Il y a d'abord le pacte stratégique conclu il y a trente ans entre Damas et Téhéran. Il est une sorte de police d'assurance pour un régime syrien aux mains des Alaouites. Ceux-ci, dissidents du chiisme, la branche minoritaire de l'islam, forment 12 % d'une population de quelque 22 millions d'habitants. Plus de la moitié des Syriens sont sunnites, la branche majoritaire de l'islam : pour gouverner, les Alaouites s'appuient sur les autres minorités du pays - chrétiens et druzes, notamment. La Syrie est le seul pays arabe à avoir conclu une alliance avec la République islamique d'Iran, pays chiite. Celle-ci, étrange mélange de nationalisme iranien et de prosélytisme révolutionnaire, fait trembler tout le reste du monde arabe, majoritairement sunnite, lui, et qui redoute le vieil ennemi perse et ses velléités d'impérialisme régional. Damas est la porte de l'influence iranienne dans le monde arabe. Sans l'alliance avec la Syrie, les visées de l'Iran sur la région restent virtuelles. C'est grâce à la complicité du pouvoir syrien que Téhéran finance et alimente en missiles son deuxième allié arabe dans la région : le parti chiite libanais Hezbollah. Et par Hezbollah interposé, notamment, la Syrie assoit sa tutelle sur le Liban. Damas et Téhéran ont longtemps eu un autre protégé arabe, le Hamas palestinien - formation sunnite, le Hamas fuit aujourd'hui l'instabilité du pouvoir syrien et se rapproche du Golfe et de l'Egypte. Drôle de mariage de raison, curieux attelage de dictatures : d'un côté, au pouvoir à Damas, le parti Baas, quintessence du nationalisme arabe laïc ; de l'autre, à Téhéran, cette théocratie chiite à tendance totalitaire ! Les Etats-Unis et les Européens ont ces derniers temps tenté de cajoler Bachar Al-Assad pour l'amener à prendre ses distances avec l'Iran. Avec l'espoir de changer le profil du Proche-Orient. Car sans l'appui de l'Iran, encore une fois dispensé grâce à la Syrie, le Hezbollah n'est plus la force d'intimidation armée qu'il est aujourd'hui à Beyrouth : c'est la possibilité de la démocratie au Liban. Sans l'Iran, le régime syrien revient dans le giron arabe traditionnel : c'est la possibilité de voir Damas négocier avec Israël. Réciproquement : sans la Syrie, l'Iran perd son point d'entrée dans le monde arabe - donc une partie de sa capacité de nuisance régionale. La chute du Baas syrien amènerait la majorité sunnite du pays à exercer le pouvoir à Damas. Le conflit chiites-sunnites est encore une ligne de fracture telle qu'une des premières décisions du nouveau pouvoir serait de prendre ses distances, sinon de rompre, avec la République chiite iranienne. La face du Proche-Orient en serait changée. En bien. Alors pourquoi la perspective d'un effondrement du régime Al-Assad ne suscite-t-elle pas plus d'enthousiasme ? En Europe, aux Etats-Unis, en Israël et même dans le monde arabe, la réaction est la même : attentisme inquiet, peur de voir l'unique force clandestine un peu organisée, les Frères musulmans, prendre le pouvoir à Damas. Le chaos ou les islamistes sunnites - ou les deux ! Il y a le précédent irakien. La chute du régime minoritaire sunnite de Saddam Hussein en 2003 a entraîné une atroce guerre civile de sept ans dans un pays ethniquement et religieusement aussi divisé que la Syrie. Le spectre d'une longue guerre civile - que Damas, bien sûr, exploite à plaisir - plane sur les événements de Syrie. Il explique qu'une partie de la classe moyenne sunnite syrienne a longtemps défendu le Baas. Les Etats-Unis redoutent que la tourmente syrienne ait des répercussions néfastes en Irak et ne complique leur retrait de ce dernier pays. Habitué à la stabilité du régime alaouite, Israël a trouvé un modus vivendi avec la famille Al-Assad - qu'elle préfère aux Frères musulmans. Le Washington Post a révélé fin mai qu'un Iranien, Mohsen Chirazi, figurait sur la liste des personnalités visées par les sanctions américaines contre la Syrie. Mohsen Chirazi est l'un des chefs de l'unité d'élite, la Force Qods, mise sur pied par les Gardiens de la révolution, bras armé de la République islamique, pour défendre les intérêts de l'Iran à l'extérieur. La Force Qods entraîne le Hezbollah et a dépêché des dizaines de conseillers à Damas pour aider le régime à écraser le "printemps syrien". Le renversement du clan Al-Assad serait une catastrophe stratégique pour l'Iran, un revers majeur pour ses ambitions régionales. Que Téhéran veut éviter à tout prix, quitte, pour faire diversion, à ordonner au Hezbollah de commettre quelque provocation contre Israël. Et déclencher ainsi une nouvelle guerre israélo-libanaise... Là est la dernière carte de Bachar Al-Assad. Il met sur la table cet impossible choix : moi ou le chaos régional.

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